Communiqué

COUVENT LEVAT, QUELLE PLACE POUR LES HABITANTS ?

Suite à l’ouverture de l’exposition « Emancipation » au Couvent Levat et alors que la Mairie annonce une consultation publique sur l’avenir des deux hectares du site dans le cadre du projet de rénovation urbaine « Quartiers Libres”, des habitants de la Belle de Mai interpellent sur l’intégration et l’ouverture de ce lieu à son quartier. Dans ce secteur paupérisé et abandonné par les pouvoirs publics, ils demandent à ce que la voix des habitants et notamment celle des plus exclus du débat public soit entendue.

L’Exposition « Emancipation », ouverte mi-juin au Couvent Levat, a fait l’objet d’une large couverture médiatique[1]. Les voix relayées dans la presse sont majoritairement celles des pouvoirs publics et de l’association Juxtapoz, organisatrice de l’Exposition. Elles font l’impasse sur les questions sensibles de l’ouverture du lieu aux habitants du quartier et de l’implication de ces derniers dans la construction de son avenir.

Le projet de rénovation urbaine « Quartiers Libres » est « une démarche inédite », selon Mme Caradec, adjointe à l’urbanisme[2], qui par « le management des parties prenantes » doit permettre de répondre « aux attentes, aux besoins et aux pratiques d’usage des habitants et des acteurs concernés par l’évolution de ce site stratégique. La volonté affichée est donc d’associer les habitants et de construire un véritable projet partagé »[3].

Pourtant, malgré les demandes répétées d’associations et d’habitants du quartier, les choix opérés par la Mairie depuis le rachat du lieu ne vont pas dans le sens d’une ouverture sur ce quartier classé prioritaire par le ministère de la cohésion sociale, qui manque lourdement de services publics élémentaires et d’espaces verts, et où une personne sur deux vit sous le seuil de pauvreté.

En septembre 2016, la ville de Marseille annonce qu’elle préempte le couvent Levat dans le cadre de son projet « Quartiers Libres ». En octobre, les habitants demandent à la ville une réunion de l’ensemble des acteurs du quartier pour discuter d’une occupation transitoire. Ils apprendront en novembre, par le biais de Télérama[4] que, sans appel à projet et avant l’acquisition légale du bien, la décision a été prise de confier pour trois ans le couvent et son jardin à l’association Juxtapoz qui doit en assurer l’entretien et le gardiennage et y établir une résidence d’artistes.

Alors que le quartier abrite déjà le plus grand équipement culturel et d’ateliers d’artistes de Marseille – La Friche Belle de Mai – il aurait put être envisagé de doter le quartier d’équipements qui lui manquent cruellement.

Sur les 70 ateliers mis en location par Juxtapoz, les artistes et artisans du quartier ne sont presque pas représentés. Plusieurs ont vu leur demande refusée. L’appel à candidatures n’a pas été relayé au niveau local et il n’y a eu aucune initiative témoignant d’une volonté de donner une opportunité de résidence aux acteurs du quartier.

En 2017, habitants et associations organisent plusieurs assemblées d’usage ouvertes à tous afin d’informer et de mobiliser les habitants sur la question du jardin. Suite à des demandes auprès de la mairie, ils finissent par obtenir qu’une petite partie du jardin soit réservée à des activités de jardinage pour des associations de proximité et que des ouvertures pour les écoles soient organisées. Les habitants du quartier, se sont alors constitués en association et ont dû déposer une proposition de projet et signer une convention (limitée à un an) avec Juxtapoz pour avoir l’autorisation de jardiner sur une parcelle.

On lit dans la Marseillaise : « Avec Juxtapoz, les habitants de la Belle de Mai ont désormais la possibilité de découvrir le Jardin Levat, auparavant confisqué aux regards par les nonnes »[5]. En réalité, sur décision de la Mairie, le jardin a très peu été ouvert au public (seulement le mercredi après-midi et un dimanche sur deux de Juillet 2017 à Juin 2018) et presque aucune communication n’a été faite en direction des habitants.

La première ouverture au public du jardin, pendant la Belle fête de mai de 2017, a été la conséquence d’un poisson d’avril lancé par des habitants.

La Mairie met en avant le risque de dégradation du jardin pour en restreindre l’ouverture et refuser certaines propositions de projets d’habitants ou associations du quartier. Par exemple, la demande d’ouverture du jardin du comité organisateur de la Belle fête de mai de 2018 a été refusée.

Pourtant, la même Mairie a permis que soit creusés des trous de plusieurs mètres cubes, parfois bétonnés, et a autorisé les allées et venues de véhicules durant les trois mois du montage de l’exposition « Emancipation », à l’occasion de laquelle les dizaines de milliers de visiteurs sont attendus et vont donc piétiner le jardin.

Peu d’affiches ont été collées dans le quartier et il n’y a pas eu d’action de médiation organisée. Ainsi les habitants ne font manifestement pas partie du public ciblé. Les horaires d’ouverture du jardin, qui ont été élargis durant l’exposition « Emancipation », vont être à nouveau restreints à la fin de celle-ci.

Alors que de nombreuses villes européennes ont compris les enjeux de la co-construction avec les usagers dans les projets de réaménagements urbains, la mairie de Marseille n’applique toujours pas les lois relatives à la démocratie de proximité.

Pour exemple, la loi n° 2014-173 du 21 février 2014 de programmation pour la ville et la cohésion urbaine (Art. 9-1.-III) précise que « …chaque projet de renouvellement urbain doit prévoir la mise en place d’une MAISON DU PROJET permettant la co-construction du projet dans ce cadre ». Dans le cadre du projet « Quartiers Libres », celle-ci n’est toujours pas mise en place, ni même prévue à court terme.

Alors que la consultation publique sur l’avenir du Couvent Levat s’ouvrira à l’automne, la démonstration par « Quartiers Libres » d’une réelle volonté d’associer les usagers de proximité devient une urgence démocratique.

Rien ne garantit, aujourd’hui, que les 17000m² du site Levat seront rendus accessibles au public et qu’ils ne seront pas proposés à des opérateurs privés comme ce fut le cas pour la maternité de la Belle de mai.

Un changement de cap est nécessaire dans le projet « Quartiers Libres ». Il est impératif que soient considérés et pris en compte les besoins des usagers, que leur expertise d’usage soit reconnue et que soient interrogés les enjeux de démocratie participative, de mixité sociale et de gentrification.

Historique :

  • Septembre 2016 : la ville de Marseille annonce, lors d’une réunion publique, qu’elle préempte le couvent Levat dans le cadre de son projet « Quartiers Libres ».
  • Début novembre 2016 : des habitants demandent à la ville une réunion de l’ensemble des acteurs du quartier pour bâtir une occupation transitoire.
  • Novembre 2016 : Juxtapoz, association de promotion des arts urbains, communique dans Télérama qu’elle va occuper le couvent Levat pendant trois ans. Il n’y a pas eu d’appel à projet lancé par la mairie.
  • Avril 2017 : achat par la ville du couvent et jardin Levat en domaine privé.
  • Mai 2017 : un pique-nique rassemble plus de 900 personnes dans le jardin Levat, pendant la Belle fête de mai, suite à un poisson d’avril lancé par des habitants pour que le jardin soit enfin ouvert au quartier.
  • Juillet 2017 : ouverture du jardin au public les mercredis après-midi et deux dimanches par mois.
  • Juillet 2017 : création du comité de gestion partagée en charge de décider de projets sur le jardin jusqu’en 2019 (la Mairie et Juxtapoz y ont un droit de veto).
  • Septembre 2017 : 1ère assemblée d’usages organisée par les habitants.
  • Janvier 2018 : création de l’association d’habitants « Les amis du jardin Levat » qui s’organisent, avec quatre jeux de clefs et l’autorisation de jardiner sur une parcelle, pour rendre le jardin plus accessible aux habitants.
  • Avril 2018 : assemblée d’usages organisée par les habitants.
  • Mai 2018 : malgré une demande le jardin est fermé pour la belle fête de mai.
  • Juin 2018 : ouverture de l’Exposition Emancipation, horaires d’ouverture du jardin élargis. Aucune affiche collée dans le quartier au-delà de la rue Levat.
  • Juillet 2018 : mise en ligne du site officiel d’informations http://quartierslibres.marseille.fr après de multiples demandes de la part des associations et habitants. Toujours pas de Maison de Projet.
  • Septembre 2018 : les habitants et associations du quartier s’organisent pour tenir des ateliers de concertation en préparation de la concertation organisée par la mairie.
  • Dernier trimestre 2018 : concertation publique annoncée par la mairie sur l’avenir du site Levat (jardin et bâti). Clôture de l’exposition « Emancipation » et retour prévu aux anciens horaires d’ouverture (mercredi après midi et deux dimanches par mois).

 

[1]   Cf. le Monde du 17 et 18 juin 2018, la Marseillaise du 12 juin 2018, La Provence du 10 juin 2018, la Croix du 16 juin 2018, etc.

[2]  Laure-Agnès Caradec est adjointe au maire de la ville de Marseille, présidente du projet de rénovation urbaine Euroméditerranée, conseillère départementale, et présidente de l’agence d’urbanisme de l’agglomération marseillaise

[3]   publication du 3 juillet 2014  blog de Laure-Agnès Caradec  http://laure-agnes-caradec.fr/lesite/projet-urbain-quartiers-libres-saint-charles-belle-de-mai/

[4]   Télérama du 18 novembre 2016 https://www.telerama.fr/etats-genereux/marseille-la-grande-debrouille,149984.php

[5]   La Marseillaise, 12 juin 2018

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15 Replies to “Communiqué”

  1. Bonjour.
    Très bel article qui résume parfaitement la situation et ma pensée sur ce projet.
    Sous couvert de ‘redynamiser’ un quartier, comme aime le clamer les bobo artiste, ils ont pris possession des lieux et s’enferme jalousement dans leur tour d’ivoire à l’abri de la pauvreté environnente.

    Je me souviens d’une des premières réunions de lasso juxtapoz entre artistes. Certain on voté pour que le couvent n’ouvre jamais au public, ils n’ont pas eu gain de cause car la mairie avait déjà posé la condition, par contre ils se sont fait entendre puisque le couvent ouvre seulement le mercredi aprem et 1 dimanche par mois.
    Les femmes qui ont voté contre avait peur de la concomitance avec les minorités du quartier, était apeuré de se faire voler leur bien.
    Une tel hypocrisie m’a rendu fou et depuis je les hais tous. Pourtant j’y ai mon atelier…

    Quand je demande aux gérantes de l’asso pourquoi il communique pas dans le quartier, collage et annonce, elles me répondent que c’est pour éviter une trop grosse affluence !!

    Faut voir les soir de mix l’affluence qu’il y a pourtant. Mais c’est pas grave c’est que des bobo hipster buveur de bière et gobeur de mdma.

    Rendez nous les nones il n’y avait pas d’hypocrisie.

    1. Quel est votre atelier et votre activité au sein de la cité d’artiste Monsieur ? Je n’ai pas assister à une réunion ou ce sont tenu de tel propos ni meme de compte-rendu qui puisse me rafraîchir la mémoire ?
      A défaut d’etre un véritable artiste résident de la cité, il me semble qu’il est bien facile d’apporter du venin à une tribune injurieuse et diffamatoire.

  2. Honte à la mairie pour ce énième choix de copinage. Un espace vert entretenu, en hypercentre, en face de la Friche, dans un quartier qui manque de tout, c’était pourtant une opportunité en or de faire un beau projet. Je n’y vais pas parce que ça me fend le cœur de voir de l’état d’abandon des arbres que les sœurs ont entretenus pendant des années.

    1. Bonsoir, pour répondre à votre commentaire, sachez qu’un jardinier, botaniste et professeur gère la bonne santé du jardin avec un contrat de 35h par semaine. Les arbres fruitiers se portent bien et sont en bonne santé. Certain endroit sont resté en friche car c’est une méthode faite exprès pour préserver les sols et ainsi préserver les arbres fruitiers, de nombreuses choses sont mis en place pour préserver le jardin et le patrimoine des soeurs et nous restons vigilants afin de protéger le jardin. Sachez aussi, que l’ouverture au jardin avec autant de visiteurs sert d’expérience pour étudier le comportement du jardin face à une forte affluence afin de le préparer a ça futur destination : un parc public.
      Enfin, sachez que le bilan est plutôt positive, que le jardin se porte bien, que les arbres sont en bonne santé et que le public en grande majorité est très respectueux du lieu.

    2. On parle du même lieu ?? Vous feriez mieux d’y venir pour voir justement comment le lieu est resté en bonne santé. Les espèces végétales se portent bien, les abeilles butinent, les poissons font des petits..si si la nature semble assez contente. Maintenant, gardez bien en tête que la mairie n’avait pas envie d’investir pour ses trois premières années…sans occupant immédiat (après l’achat par la mairie) qui avait la possibilité d’assurer son entretien, le lieu serait resté fermé pendant trois ans. Au lieu de ça, le lieu est ouvert, certes il reste de nombreuses choses à développer pour le quartier en ce lieu…en espérant que cela soit l’objectif de la mairie. Mais la critique est facile, toujours plus que l’action…surtout derrière un écran d’ordinateur. la mise en place des choses avec les contraintes imposées que nous ne connaissons pas n’est sans doute pas si aisée. Un peu de patience , de pédagogie et d’obstination devrait permettre à ce que ce lieu , à terme, profite au plus grand nombre, et surtout aux habitants du quartier. Mais tirer à boulet rouge continuellement est contre productif, et va même à l’encontre des intérêts des habitants. Mais c’est un autre débat.

  3. Réfléchissons à l’expérimentation louable de Juxtapoz et tirons en des enseignements pour évoluer vers un projet plus inclusif. Dans un peu plus d’un an, leur convention se termine. C’est le bon moment pour commencer à envisager à la suite.

  4. Ce lieu est effectivemment à une certaine distance culturelle et comportementale du quartier dans lequel il se trouve.
    Permettre son intégration pleine dans la vie du quartier et en respect de tout son potentiel, demande un processus de réflexion, du temps, des personnes et des investissements. Cette obligation de ´maison de projet’ est certainement intéressante et devrait être appliquée par la mairie.
    Quant a l’association Juxtapoz, elle a son biais ´artistique’ qui a été accepté par la mairie lors de l’attribution du lieux.
    Si aujourd’hui on peu déplorer la faible inclusion dans la vie du quartier, l’idée serait effectivemment d’aller vers du mieux plutôt que de taper sur les doigts de tout le monde.
    Cet article souleve au moins la question!

  5. Bonjour ! Je suis l’une des personnes chargées des visites guidées / et de la médiation de l’exposition « Emancipation » et je tenais à souligner que nous avons sollicité et continuerons de solliciter les écoles et structures sociales du quartier pour les inviter à découvrir l’exposition qui est ouverte jusque mi-octobre. A chaque visite nous insistons sur la gratuité de l’accès au jardin (qui était déjà fréquenté par le public local avant l’inauguration de l’expo les dimanches, mercredis et certaines autres occasions exceptionnelles comme une fête de fin d’année etc) et incitions les jeunes à revenir avec leur famille, leurs amis profiter de la verdure ou de la programmation. Il n’est cependant pas évident d’intéresser (ou changer les habitudes) de tout le monde…

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